Poésie
Un peu de poésie et beaucoup de nostalgie pour ce remarquable et émouvant poème qui nous ait heureusement parvenu.
Le tablier d’avant
Parler du tablier, celui de nos grands-mères,
Etait comme un devoir qu’il nous restait à faire,
Remercions quiconque en a soufflé l’idée,
Je n’avais pour ma part qu’effleuré le sujet.
J’avais écrit ailleurs que toujours je voyais
Ma grand-mère vêtue des mêmes tabliers
Qu’elle cousait elle-même car elle les trouvait chers,
Bénissant l’invention de ce Monsieur Singer
Qui lui permettait là d’exercer ses talents
Au rythme peu aisé des pédales d’antan.
C’est lui, ce tablier, indispensable et noir,
Qui ornait chaque jour, comme alliance ou mouchoir,
Le corps de nos aïeules vivant dans les campagnes
Du midi ou du Nord et même de Bretagne.
D’immuable facture, en tissu bien épais,
Enveloppant les hanches, libérant les mollets,
Avec deux liens au dos pour le nouer serré
Il ignorait les modes, les saisons, les années.
Pour couvrir la poitrine il avait sa bavette
Munie d’un cordon lâche pour bien passer la tête.
Deux poches respectables plaquées tout contre l’aine
S’enflaient au fil des heures et même de la semaine.
C’est de ces poches-là que sortaient en secret
La piécette noircie, le bonbon éventré.
Elles recélaient encor’beaucoup d’autre trésors,
Dépassés aujourd’hui mais bien utiles alors :
De l’épingle à cheveux à l’épingle à nourrice,
Du papier pour le feu, au lorgnon de lectrice,
Du bouton retrouvé au quignon coupe-faim,
Du vieux bout de ficelle au couteau de jardin.
Quel usage n’avait ce génial tablier ?
Que ne faisait-il pas dans la même journée ?
D’abord il protégeait la robe plus coquette
Qui était en dessous et devait rester nette
Des poussières de cendres ou même du charbon,
Des gouttelettes d’eau, des mousses du savon,
Des taches de cuisine ou des éclaboussures
Quand grand-mèr’préparait pâtés et confitures.
Grace à ce tablier qu’elle pliait en deux
Elle ne redoutait plus les brûlures du feu.
Il pouvait essuyer les mains ou le visage,
Eponger la sueur ou des restes d’orage.
Il époussetait tout, parfois à la va-vite,
Pour sauver l’apparence lors de quelque visite.
Secoué assez haut, il pouvait être un code,
Un signal reconnu, un appel bien commode.
Relevé par les coins puis froncé savamment,
Il devenait panier et se chargeait souvent
De tout ce qu’une femme alors pouvait produire
Pour mari et enfants qu’elle savait séduire :
Les œufs du poulailler ou les fruits du verger,
Légumes du jardin, réserves du grenier.
C’est là qu’elle transportait le bois sec du foyer,
Les sarments de la vigne, la buche de la veillée.
Et quand le feu du soir refusait de bien prendre,
Il devenait soufflet pour secouer les cendres.
Quand grand-mère trônait au milieu des poussins,
C’est dans son tablier qu’elle puisait le grain
Qu’elle lançait à poignées comme un grand arc-en-ciel
Imitant le semeur et son geste essentiel.
Il servait d’éventail les jours de canicule,
Se muait en manchon dans le frais crépuscule.
Il servait de cachette aux tout petits enfants,
Et pour les plus timides, il était paravent.
Habilement noué, il faisait capuchon
Ou bien se transformait en simple baluchon.
Des services rendus on pourrait faire un chant !
J’ai même entendu dire, qu’un beau jour en plein champ,
Lors d’un accouchement par trop accéléré
C’est dans ce tablier qu’on mit le nouveau-né !
Il est le vêtement qui a traversé les temps,
Il est dans la mémoire des plus de cinquante ans
Qui sans le regretter le trouve émouvant
Celui qu’on appelait "tablier de devant".
Nadia Roou, 6 - 10 mars 2010.